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Le jour
même de sa mise en service, le 8 mai 2004, le nouvel
aéroport de Téhéran a été
occupé et fermé par les Gardiens de la Révolution
(Pâsdârân), une force militaire indépendante
de l’armée. Malgré les protestations du
Président de la République, du Gouvernement et du
Parlement il n’est toujours pas rouvert alors qu’aucun
obstacle technique ne s’oppose à son bon fonctionnement.
Un examen des institutions de la République islamique
d’Iran peut-il nous aider à comprendre cette situation ?
Les textes
constitutionnels sont-ils écrits pour être lus ? A en
juger par la façon dont se déroulent en France les
débats concernant la Constitution européenne ou
même la Constitution de la Vème République, il
semble bien qu’il n’en soit rien.
Pourtant
à quoi sert une Constitution, sinon à établir les
sources de légitimité d’un pouvoir ou d’un
régime politique, ainsi qu’à définir les
procédures d’arbitrage des conflits entre les
différentes institutions ? Il s’agit donc toujours
d’un texte essentiel, tant pour la compréhension de la vie
politique d’un pays que pour mesurer le degré de confiance
dont celui-ci peut bénéficier auprès de ses
partenaires publics ou privés, nationaux ou internationaux.
Il en est bien
de même en Iran, où la République islamique a
commencé par abolir le régime monarchique et la
Constitution de 1906, pour aussitôt faire adopter par
référendum populaire la Constitution de 1979,
révisée par la suite en 1989. En nous aidant de la
traduction du texte qui vient de paraître en français (1),
essayons de mieux comprendre certains aspects de la situation politique
d’un Etat dont l’influence sera déterminante pour
l’avenir d’une des régions les plus instables du
monde d’aujourd’hui.
Sans refaire
toute l’histoire de l’Iran, nous analyserons le contenu de
la Constitution de la République islamique afin d’en
saisir les ressorts et le fonctionnement. Nous verrons alors si la
simple fermeture d’un aéroport peut être le signe
d’un blocage institutionnel.
Pourquoi
une constitution islamique ?
L’idée
de constitution n’est pas naturelle dans l’islam, puisque
les hommes sont soumis à la loi de Dieu
révélée dans le Coran. Pour les musulmans, le
Coran est la parole même du Très-haut, Mahomet n’en
ayant été qu’une sorte de récitant.
L’islam ne sépare pas la sphère publique de la vie
privée. On pourrait donc parfaitement imaginer que, comme dans
certains pays musulmans, le livre saint serve de Constitution.
Le
Prophète Mahomet était à la fois chef religieux et
chef politique. Depuis sa mort en 632, pour les chiites le pouvoir
légitime aurait du être dévolu à son gendre
Ali, ainsi qu’à ses descendants, de
génération en génération. En dehors
d’une courte période, de 656 à 661, où Ali
fut élu calife, ce ne fut jamais le cas. Selon la tradition
chiite, Ali et ses onze descendants directs sont les douze Imams ou
Guides de la communauté chiite et seuls habilités
à gouverner. Le dernier Imam connu est entré en
occultation, c’est-à-dire qu’il a disparu aux yeux
des hommes, en l’an 941.Il reviendra un jour sauver le monde en
sa qualité de messie. En son absence, aucun pouvoir n’a de
vraie légitimité à gouverner les hommes.
En
conséquence, la majorité du clergé chiite
s’est toujours opposée à une participation directe
aux affaires de l’Etat. Néanmoins, les clercs
s’estiment les plus qualifiés pour savoir ce que ferait
l’Imam disparu et donc les mieux habilités à
vérifier que le régime en place gouverne
conformément aux préceptes religieux. Le cas
échéant,ils ont le droit et le devoir de faire
connaître publiquement leur réprobation.
C’est
dans cet esprit qu’avant son retour triomphal en Iran en 1979,
l’Ayatollah Khomeyni avait transposé en termes politiques
le concept de l’autorité suprême, de la tutelle
(velâyat) (2) du jurisconsulte religieux (faqih) le plus
compétent et le plus capable. Malgré des débats
souvent violents et l’opposition farouche des plus hautes
autorités du clergé, l’Assemblée
Constituante de 1979 décida de placer à la tête de
la nation un Guide religieux, chargé d’assurer une sorte
de Régence en attendant le retour, toujours
espéré, du dernier Imam légitime.
Qu’est-ce
qu’une Constitution islamique ?
La Constitution
de l’Iran se présente au lecteur comme un texte
d’apparence parfaitement classique selon les normes occidentales,
avec un préambule et des articles répartis en chapitres
bien ordonnés : principes généraux, droits des
citoyens,séparation des pouvoirs, clause de révision,
entre autres. Néanmoins, comme on le verra, elle n’est pas
exempte de difficultés pratiques puisqu’elle se
réfère en même temps à la volonté de
Dieu et à la souveraineté du peuple.
Le
préambule
Dans un style
compliqué, le préambule retrace à grands traits
l’histoire de l’Iran depuis cent ans et cherche à
montrer que la révolution islamique de 1979 n’est que la
résultante d’un vaste mouvement de libération du
peuple iranien qui aurait vécu jusqu’alors sous le joug
d’une monarchie despotique au service de l’étranger.
Cette délivrance n’aurait vraiment progressé
qu’à partir du moment où l’Ayatollah Khomeyni
en a pris la direction en 1962, en s’opposant au pouvoir existant
et en définissant les règles d’un régime
politique fondé sur les commandements de l’islam.
Rédigé
en 1979, à une époque où la République
devait établir sa légitimité et où la
révolution triomphante proclamait sa volonté
d’unifier le monde musulman et de libérer tous les peuples
opprimés, ce préambule n’est plus aujourd’hui
qu’un texte de circonstance sans grande valeur juridique. Au
moment de la révision de 1989, personne ne semble avoir
pensé à le modifier pour tenir compte de
l’augmentation du nombre des chapitres et des articles dans la
nouvelle version.
Les
principes de souveraineté
Dieu
L’article
2 proclame que toute souveraineté vient de Dieu. Il est donc
logique que la loi religieuse détermine les affaires du pays.
Son interprète est le Guide de la nation et doit être un
religieux chiite reconnu par ses pairs et par le peuple comme digne de
ces hautes fonctions.
Il est
désigné par une Assemblée des Experts, dont les
membres sont certes élus par le peuple, mais parmi des candidats
choisis dans un groupe restreint de clercs adhérant sans faille
au régime. Le premier Guide fut tout naturellement
l’Ayatollah Khomeyni, qui prit le titre d’Imam et fut
désigné directement dans la Constitution.
Depuis la
révision constitutionnelle de 1989, le Guide n’appartient
plus nécessairement au cercle étroit des grands
Ayatollahs et des Sources d’Imitation (marja’-e taghlid).
Il peut être un religieux de rang moyen, comme c’est le cas
pour le successeur de l’Imam Khomeyni, Ali Khamene’i,
à qui l’appellation d’Ayatollah fut donnée
par la suite. Dans ces conditions, on peut penser que la fonction
devient plus politique et moins exclusivement religieuse que
précédemment.
Le Guide
définit la politique générale du pays dans tous
les domaines. Sans gouverner directement, il coordonne l’action
des trois pouvoirs établis par la Constitution. Il dispose de
l’armée, de l’ensemble des forces de l’ordre
et de la Justice. Il peut à tout moment suspendre le
fonctionnement des institutions. Il est le seul à pouvoir
prendre l’initiative d’une révision de la
Constitution.
Si
l’intérêt du régime le commande, il peut
suspendre l’application d’une loi civile ou même
religieuse. Ses décisions sont sans appel. Il ne peut être
révoqué que par l’Assemblée des Experts, en
cas d’incapacité physique ou de perte des qualités
nécessaires pour être Guide.
Le
peuple
Les articles 1
et 6 de la Constitution stipulent que le pouvoir procède de la
volonté populaire.
L’ensemble
des citoyens de plus de dix-huit ans, y compris les femmes, participent
très indirectement à la désignation du Guide et
directement à l’élection du Président de la
République, chef du pouvoir exécutif, et du Parlement.
Au plan des
libertés individuelles et des droits sociaux, de la
liberté de pensée et des droits des femmes, le texte
constitutionnel ne le cède en rien aux déclarations des
droits que l’on peut trouver dans les Constitutions occidentales.
Il annonce même l’instauration d’une véritable
démocratie sociale.
Cependant,
à chaque paragraphe, il est bien précisé que les
droits et les devoirs des citoyens doivent s’exercer dans le
cadre des commandements de l’islam. C’est le cas, notamment
pour les droits des femmes, des enfants et des citoyens non chiites. Or
l’interprétation des Ecritures est réservée
à quelques clercs non élus. De même, en cas de
conflit entre les institutions, les seuls arbitrages admis
appartiennent au Guide ou à ses représentants.
Les
pouvoirs constitutionnels
L’article
57 dispose clairement que les trois pouvoirs sont indépendants
les uns des autres.
Le pouvoir
exécutif est exercé par un Président de la
République, qui peut être un laïc ou un religieux,
mais doit obligatoirement être chiite. Selon certains
exégètes, une femme pourrait être candidate. Les
membres des minorités religieuses reconnues, même
musulmanes (3), sont exclus ipso facto.
Le
Président est élu au suffrage universel direct pour
quatre ans. Il peut être réélu au bout de quatre
ans. Il a la faculté de se représenter
ultérieurement après un délai d’au moins
quatre ans. Il nomme les ministres et a le droit de désigner des
Vice-présidents ayant tout pouvoir pour agir en son nom. Le
Président et les ministres sont responsables individuellement
devant le Parlement, qui peut refuser sa confiance aux ministres et
déclarer l’incapacité du Président. Dans ce
dernier cas, le Président peut être révoqué
par le Guide.
Dans le texte
de 1979, inspiré de la Constitution de la Vème
République, le Président nommait un Premier Ministre,
responsable devant le Parlement . Lors de la révision de 1989,
le poste de Premier Ministre a été supprimé. Le
Président est donc investi de la totalité du pouvoir
exécutif.
Selon
l’article 113, le Président est le deuxième
personnage de l’Etat. Il a la responsabilité de la bonne
application de la Constitution, mais il doit toujours cohabiter avec le
Guide détenteur de l’autorité suprême dans
tous les domaines.
Le pouvoir
législatif est dévolu à un Parlement
monocaméral appelé Assemblée consultative
islamique (Majles) . Elu au suffrage universel pour quatre ans, le
Parlement ne peut être dissous, mais, avant de devenir
exécutoires, toutes les lois votées par les
députés doivent obligatoirement être
vérifiées par un Conseil des Gardiens, chargé de
certifier leur conformité avec la loi religieuse et la
Constitution. Cette prescription s’applique également aux
lois ratifiant les traités internationaux.
Le Conseil est
composé de douze membres, dont six religieux nommés par
le Guide et six juristes proposés par le chef du pouvoir
judiciaire au vote du Parlement. Seuls les six religieux du Conseil
sont habilités à apprécier à la
majorité simple la conformité des lois avec la
sharia’ (loi religieuse islamique). Ainsi, cette institution
n’est pas un simple organe de vérification
constitutionnelle. Elle est véritablement une seconde chambre
avec un droit de veto que le Parlement ne peut lever. Il suffit du vote
de quatre clercs pour arrêter tout le système
législatif.
En outre,
l’Assemblée ne peut délibérer valablement si
le Conseil des Gardiens n’est pas constitué. Ce dernier
point n’est pas sans conséquence. En-effet, il peut
contraindre le Parlement à voter pour l’élection au
Conseil des Gardiens de juristes qui ne lui conviennent pas.
Les oppositions
fréquentes entre ces deux assemblées ont toujours
entraîné de nombreux blocages. Pour essayer de les
réduire, dès avant la révision de la Constitution
en 1989, l’Imam Khomeyni avait créé un Conseil de
discernement de l’intérêt du régime,
nommé par le Guide et chargé de lui faire des
propositions sur les dossiers qu’il lui confie. Cet organisme a
été intégré dans la Constitution par la
suite et ses avis sont généralement suivis par le Guide.
Il joue pratiquement le rôle d’une troisième
assemblée législative.
Le pouvoir
judiciaire est dirigé par un clerc chiite désigné
par le Guide. La durée de son mandat est de cinq ans
renouvelable. Il nomme les juges et les procureurs, ainsi que les
membres de la Cour Suprême.
Les
décisions judiciaires se fondent soit sur la Constitution, soit
sur la loi religieuse. Les tribunaux peuvent donc, le cas
échéant, refuser d’appliquer une loi votée
par le Parlement et que le Président a mission de mettre en
pratique en vertu de sa mission constitutionnelle.
La Constitution
faisant constamment référence aux préceptes de
l’islam et son article 8 commandant à chacun d’
« ordonner ce qui est juste et interdire ce qui est
blâmable », la moindre critique du régime peut
facilement être condamnée comme blasphématoire et
criminelle. Ainsi, les articles 165 et 168 prévoyant des
audiences publiques pour les délits d’opinion, ne sont
pratiquement jamais appliqués.
Comment
gouverner avec une constitution islamique ?
Elu
Président de la République en 1997, puis
réélu triomphalement en juin 2001, un clerc de rang moyen
et ancien ministre de l’Orientation islamique, Mohammad Khatami
incarnait les aspirations de tout un peuple mal remis de huit ans de
guerre avec l’Irak, qui souhaitait profondément une
réforme de l’économie et rêvait de plus de
liberté dans la vie quotidienne. L’incompréhension
semblait telle entre le régime et la nation que
l’idée put être évoquée de
dégager quelque peu l’Etat de sa relation symbiotique avec
la religion (4).
Le programme du
nouveau Président était fondé sur la revendication
d’une démocratie religieuse, c’est-à-dire
islamique, assez mal définie, mais capable de concilier les
besoins de la population avec les préceptes de la loi religieuse.
Malheureusement, comme on l’a vu, le Président n’est
que le gardien de la Constitution. Même s’il est bien
chargé de l’appliquer et même s’il est le
mandataire de la volonté populaire, il ne dispose d’aucun
pouvoir pour imposer son interprétation des textes aux
institutions non élues lorsqu’elles ne partagent pas ses
conceptions.
Dès son
premier mandat, les résistances de certains bastions du
régime furent si fortes qu’en 2001,il envisagea
sérieusement de ne pas se représenter. Finalement, au
cours d’un scène surprenante, retransmise par la
télévision, un Mohammad Khatami en larmes arriva au
Ministère de l’Intérieur pour déposer sa
candidature en plaidant que, malgré les difficultés, il y
voyait le meilleur moyen de servir son pays. Il fut réélu
avec 78% des voix et une participation de près de 70%.La
déception des électeurs fut à la mesure de leur
enthousiasme passé.
Depuis les
élections législatives de février 2000 (5), les
partis réformateurs soutenant le Président disposaient
d’une majorité écrasante au Parlement. Les deux
pouvoirs procédant de la volonté populaire étant
d’accord entre eux, le programme du Président devait donc
se mettre en place sans difficulté. Pourtant il a bien fallu
constater que si les deux Conseils législatifs dépendant
du Guide s’opposent aux lois présentées par le
Président et votées par le Parlement, aucune
réforme n’est susceptible de se réaliser sans
l’intervention du Guide lui-même. Or nul n’oblige ce
dernier à se prononcer.
De nombreuses
lois votées par le Parlement à des majorités
confortables ont été systématiquement
rejetées par le Conseil des Gardiens sous des prétextes
divers d’inconstitutionnalité ou de non-conformité
coranique : protection des investissements étrangers,
interdiction de la torture en prison, droits des femmes, liberté
de la presse notamment. Pour qu’elles passent, il aurait fallu
soit que le Majles les dénature, soit que le Parlement ou le
Président demande l’arbitrage du Conseil de discernement,
dont la majorité des membres sont hostiles aux idées du
Président.
A
différentes reprises plusieurs députés partisans
de Mohammad Khatami ont été condamnés à des
peines de prison pour avoir émis des critiques sur le
fonctionnement des institutions. Pourtant la Constitution
prévoit clairement que les représentants du peuple ne
peuvent être poursuivis en raison de leurs déclarations
politiques . En 2001, malgré les protestations publiques du
Président, l’un de ces députés fut
même effectivement incarcéré. Le Président
de l’Assemblée et de nombreux députés ayant
alors refusé de siéger, le chef du pouvoir judiciaire se
vit contraint de prier le Guide de gracier le député
emprisonné . Mais cette grâce n’annule pas le droit
que s’octroient les juges de remettre en cause
l’indépendance du pouvoir législatif et
l’autorité du Président, gardien et garant de la
bonne application de la Constitution.
Peut-on changer une Constitution islamique ?
Devant la
contestation permanente que rencontrait son action, Mohammad Khatami
appelait depuis longtemps à un révision de la
Constitution. Le Guide, seul habilité à entamer un tel
processus, ne montrait aucun enthousiasme. En août 2002, le
Président a finalement déposé deux projets de loi
au Parlement, pour essayer de contourner l’obstacle. L’un
devait permettre au Président de suspendre les décisions
de justice qu’il estimerait contraires à la Constitution.
L’autre aurait restreint le pouvoir du Conseil des Gardiens de
récuser certaines candidatures aux élections. Depuis
1991, ce Conseil s’était arrogé ce droit,
exercé auparavant par le Ministère de
l’Intérieur, sous la surveillance du Conseil.
Comme il
était bien prévisible, ces deux lois furent votées
par le Parlement, mais rejetées par le Conseil des Gardiens.
Malgré plusieurs navettes entre les deux assemblées,
aucun accord ne fut possible. Pour débloquer les dossiers, le
Président aurait pu en appeler à l’arbitrage du
Conseil de discernement. Il s’est refusé à le
faire, sachant qu’il n’obtiendrait pas gain de cause.
Finalement,
après les élections législatives de février
2004, qui ont donné une majorité conservatrice au
Parlement, le Président a purement et simplement retiré
ses deux projets de loi, puisqu’il savait que la nouvelle
majorité les éliminerait. De son propre aveu, il y
renonçait pour ne pas fournir à ses adversaires
l’occasion de réduire encore les pouvoirs du
Président.
N’assisterions-nous
pas à une tentative visant à dépouiller la
fonction de Président de la République de certaines de
ses prérogatives ? Quelques exemples choisis parmi
d’autres obligent à se poser des questions :
- Lors de la
vérification des candidatures aux élections
législatives de février 2004, le Conseil des Gardiens a,
comme de coutume, éliminé plusieurs milliers de noms sous
des prétextes divers. Mais, cette fois-ci, il est allé
encore plus loin en récusant pratiquement tous les anciens
députés réformateurs au prétexte
qu’ils seraient de mauvais musulmans ou de moralité
douteuse. Parmi eux se trouvait le propre frère du
Président, Mohammad-Reza Khatami, chef du parti
réformateur, député depuis de nombreuses
années, marié à une petite-fille de
l’Ayatollah Khomeyni. Bien que son mandat ait encore un an
à courir, le Président envisagea de se démettre
ouvrant ainsi la voie à une véritable crise de
régime. Les députés le soutenant occupèrent
le Parlement et observèrent une grève de la faim pendant
plusieurs jours. Ils remirent au Président du Parlement leur
lettre de démission. On les accusa de complot contre le
régime, car leur absence aurait empêché le vote du
budget. Finalement, les démissions ne furent pas
acceptées et le Président se résigna à
donner des instructions au Ministère de l’Intérieur
pour organiser les élections.
Comme
prévu, en l’absence de la plupart des candidats
réformateurs, la majorité revint aux conservateurs
opposés à la politique du Président. La
participation électorale ne dépassa pas, selon les
chiffres officiels, 50% dans le pays et seulement entre 15 et 29 %
à Téhéran.
- Depuis de
nombreux mois l’Iran négocie avec l’Agence
internationale pour l’énergie atomique et les puissances
européennes à propos de son programme d’accession
aux techniques d’enrichissement de l’uranium. Le pays avait
apparemment dissimulé ces activités pendant des
années. Dans une affaire d’aussi grande importance, on
s’aperçoit que l’interlocuteur n’est pas le
Président, ni son gouvernement, mais un clerc, Hassan Rouhani,
par ailleurs Secrétaire général du Conseil
suprême de sécurité nationale. Bien que ce Conseil
soit présidé par le Président de la
République, M.Rouhani ne prend ses instructions
qu’auprès du Guide.
- En janvier
2004, le nouvel aéroport Imam Khomeyni a été
inauguré en grande cérémonie par le
Président. A cette occasion, ce dernier avait fait du nouvel
aéroport un symbole de l’ouverture de l’Iran vers le
monde. Or, le 8 mai 2004,le jour même de l’arrivée
du premier avion sur les pistes, l’aéroport a
été occupé et fermé par les Gardiens de la
Révolution (Pâsdârân), qui dépendent
directement du Guide. Malgré les protestations du
Président, de ses ministres et du Parlement,
l’aéroport n’est toujours pas en service. La raison
invoquée est que le contrat de gestion a été
attribué à un consortium turco-autrichien, qui aurait des
relations avec Israël. Selon les Pâsdârân, ces
liens avec Israël compromettraient la sécurité de
l’aéroport. Depuis lors, un autre contrat avec la Turquie,
dans le domaine du téléphone, a été
suspendu à la demande de la nouvelle majorité du
Parlement, obligeant le Président à annuler au dernier
moment un voyage officiel en Turquie. Par ailleurs, le Ministre des
Transports, accusé de négligences et de corruption,
notamment dans l’affaire de l’aéroport, a du
démissionner à la suite d’un vote de
défiance de la nouvelle majorité du Majles.
On a
plutôt l’impression que le ministre joue le rôle de
bouc émissaire. Mais cet incident, toujours sans solution, jette
un doute sur la sécurité des contrats et des
investissements en Iran.
A quoi
sert une constitution islamique ?
Mohammad
Khatami termine son second mandat en juin 2005. Il aura
été responsable pendant huit ans des affaires
exécutives de l’Iran. Elu sur un programme de
réformes politiques et économiques, porté par
l’ardeur enthousiaste d’une écrasante
majorité d’électeurs déçus du
régime, surtout la jeunesse et les femmes, il apparaît de
plus en plus marginalisé.
Ses
réformes sont rejetées, ses amis sont la cible
d’attentats, certains ministres très proches de ses
idées, comme Ataollah Mohajerani, Ministre de la Culture et de
l’Orientation islamique, sont contraints à la
démission, son frère est traité de mauvais
musulman, les journalistes qui soutiennent son programme sont mis en
prison, les relations internationales de haut niveau lui
échappent, comme dans le domaine du nucléaire. Même
l’ouverture d’un aéroport semble sortir de sa
compétence.
Bien conscient
des limites de son action, il avait fortement hésité
à se représenter à un deuxième mandat en
2001. Réélu, il avait tenté d’obtenir la
révision d’une Constitution de type oligarchique (6), dans
l’espoir de résoudre les conflits permanents entre les
représentants de la volonté populaire et d’autres
organes constitutionnels. Sans succès.
Progressivement
éliminé des affaires les plus importantes,
empêché de démissionner pour ne pas provoquer une
crise de régime, il continue sans relâche à
proclamer sa foi en une démocratie religieuse répondant
aux besoins d’un peuple, dont les deux tiers ont moins de trente
ans (7) et n’aspirent qu’à un avenir personnel et
matériel plus ouvert.
En juin 2005,
l’Iran aura un nouveau Président de la République.
S’il veut remplir sa mission et résoudre les
contradictions et les blocages que connaît la
société iranienne, il lui faudra plus de pouvoirs que
n’en a eus son prédécesseur.
S’il ne
les obtient pas, et pour reprendre les paroles mêmes de Mohammad
Khatami :« ….le Président ne sera plus tel que
l’a défini la Constitution….. » (8).
_________
L’aéroport Imam Khomeyni sera-t-il ouvert ou fermé
? Pour l’instant, il est difficile de se prononcer. Pour arriver
à une solution, une certaine clarification des rapports entre
les institutions politiques en Iran sera peut-être
nécessaire avant même les élections
présidentielles de juin 2005. Elle ne pourrait que faciliter les
relations entre l’Etat iranien et ses partenaires nationaux ou
internationaux .
Bien entendu,
la décision appartient à la nation iranienne dans sa
totalité.
Michel Potocki
Novembre 2004
Références
1- Potocki,
Michel, Constitution de la République islamique d’Iran,
1979-1989, traduction, introduction et notes, Paris :L’Harmattan,
2004. Le présent article s’inspire largement de cet
ouvrage.
2- Richard, Yann, 100 mots pour dire l’Iran moderne,
Paris : Maisonneuve et Larose, 2003.
3- 15 % des Iraniens sont musulmans sunnites. Ni les
ressortissants des minorités musulmanes, ni ceux des autres
minorités religieuses reconnues (chrétiens, juifs et
zoroastriens) n’ont les mêmes droits politiques que leurs
concitoyens chiites.
4- Roy,Olivier ; Khosrokhavar, Farhad, L’Iran. Comment
sortir d’une révolution religieuse. Paris : Seuil, 1999.
5- Iran incertain avenir ?, Les Cahiers de l’Orient,
numéro spécial coordonné par Azadeh
Kian-Thiébaut,4ème trimestre 2000,N° 60,Paris 2000.
6- Oligarchie : « Gouvernement politique où
l’autorité est entre les mains de peu de personnes.
» Paul-Emile Littré, Dictionnaire de la langue
française, Paris, 1873, réédition avril 2001.
7- Hourcade, Bernard, Iran. Nouvelles identités d’un
République, Paris :Editions Belin, 2002
8- Ettela’at international, N°2289, 8 décembre 2003.
(Cet article a été également
publié par la revue Géopolitique).
Site : www.Droit-Evolue.com - Tous droits
réservés. Décembre 2004
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